18 janvier 2018

LES ROBOTS, LA MEMOIRE ET L’OUBLI

– Roy BATTY : « I’ve seen things you people wouldn’t believe. Attack ships on fire off the shoulder of Orion. I watched C-beams glitter in the dark near the Tannhauser gate. All those moments will be lost in time, like tears in rain. Time to die. » Blade Runner, de Ridley SCOTT.

L’espèce humaine s’est attachée, depuis des temps immémoriaux, à créer un ensemble de dispositifs techniques lui permettant de conserver, sur des supports stables et pour beaucoup pérennes, des instants et des mémoires de vies, d’expériences, des règles, des mythes et des légendes, des croyances, des joies et de peines, voire des œuvres d’art.

Depuis l’art pariétal préhistorique, jusqu’aux photographies, des écritures cunéiformes gravées sur l’argile ou la pierre, aux ouvrages millénaires…nombreuses sont les pratiques humaines qui, à la transmission orale, ont adjoint pour ne pas dire substitué, la garantie de supports sinon éternels, à tout le moins fiables dans le temps, ce afin de traverser les générations.

Certes, rien ne pouvait être éternel.

Mais l’espèce humaine semblait parvenir à un haut degré de perfectionnement sur ce point.

L’humanité remplissait ainsi un devoir de mémoire au profit des générations d’après.

Or, à cette lente évolution, voire perfection dans la traversée des âges de tels supports mémoriels, succède le constat d’une lente dégradation de la conservation de toutes ces données, avec l’emploi des technologies numériques.

Le propre de ces dernières, est en effet de substituer au support matériel, un support virtuel.

A priori, il n’y aurait rien à craindre de ce dernier, qui a pour fonction, à la demande, d’être converti en support visible, exploitable, transférable, en tous temps et en tous lieux – c’est en tout cas, ce qui s’évince des qualités avancées, et supposées de ce type de support.

Mais en réalité, cette technologie montre des limites multiples et très inquiétantes, à cette restitution dans le temps, des données qu’elle est supposée conserver et restituer à la demande ; et ce, de manière bien plus problématiques que les anciens supports.

Citons par exemple l’activité cinématographique, qui à ce jour connait des difficultés pour retrouver les matériels et logiciels permettant de restituer tel ou tel enregistrement, sur un support pouvant être exploitable.

En cause, la multiplication passée des supports (bobines argentiques, en maints formats, mais encore cassettes sous bétacam, VHS, etc), peu compatibles avec des lectures sur machines actuelles.

Ce sont des œuvres parfois majeures qui, pour être disponibles sur des supports techniquement dépassés, ne peuvent plus être lues à ce jour sur les lecteurs numériques actuels.

Evoquons encore les nombreuses erreurs – ou « bugs »-, que l’utilisation de technologies complexes génère, et avec elle son lot de mystères insolubles, de pertes de données irréversibles, de destructions involontaires sans retours possibles en arrière…

Mais aussi, la numérisation confiée à des serveurs externes, dont personne n’est responsable (lire en ce sens les conditions d’emploi de maints outils gratuits à disposition sur le cloud), ni propriétaire (c’est le propre du cloud que de n’appartenir à aucun de ses utilisateurs), engage le risque de voir disparaître pour quelque raison que ce soit (de l’arrêt pur et simple d’un service, à une faille majeure du système de conservation des données, en passant par des attaques virales), des données qui seront alors perdues à jamais.

Enfin, la pratique même de la numérisation, induit chez ses utilisateurs, une consommation des données peu compatible avec le travail de mémoire qui était celui des générations précédentes.

…Et c’est là que réside sans doute le plus grand des problèmes posées par la numérisation des données :

Au-delà du support, c’est surtout l’aspect mémoriel de ces données qui est en danger.

Passe encore que l’humanité confie aux robots le soin d’enregistrer des milliards de données, qu’elle ne maîtrise plus vraiment ; ou laisse maîtriser par des tiers…

Plus problématique, est le constat qu’avec la disparition des signes palpables d’artefacts de la production humaine, tout concours à ce que la mémoire des hommes se rétrécisse, au profit de celle, de plus en plus énorme, confiée à des robots.

Or, avoir sous nos yeux des traces physiques du passé, avoir la volonté voire la prétention de conserver des souvenirs pour nous, et pour ceux pour qui nous voulions en assurer la transmission, n’est pas la préoccupation de ces machines.

Elles n’ont rien de cet affect.

Leur seule ambition est d’exploiter ces données, pas de nous aider à accomplir une transmission garantie dans le temps de ces données, et encore moins de remplir un devoir de mémoire.

A la fin tragique de cet androïde Roy BATTY, et à sa déploration de voir ses souvenirs perdus tels des larmes sous la pluie, succèdera un avenir virtualisé où nous supplierons les robots, de nous restituer nos œuvres passées.

Mais quand les robots deviendront les seuls et uniques gardiens de nos mémoires, au devoir de mémoire de l’humanité, succèdera le droit à l’oubli des machines.

Philippe CANO
Avocat à AVIGNON

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